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Ogni lettore, quando legge, legge se stesso. L'opera dello scrittore è soltanto una specie di strumento ottico che egli offre al lettore per permettergli di discernere quello che, senza libro, non avrebbe forse visto in se stesso. (da "Il tempo ritrovato" - Marcel Proust)

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Les pavés de l’hôtel de Guermantes

di Marcel Proust (Biografia)

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Pubblicato il 15/03/2015 18:07:09

Mais c’est quelquefois au moment où tout nous semble perdu1 que l’avertissement arrive qui peut nous sauver, on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir, et elle s’ouvre.
En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant, j’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes2 et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait ; au cri du wattman3, je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec4, la vue des clochers de Martinville5, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion6, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières œuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser7. Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m’assaillaient tout à l’heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires et même de la réalité de la littérature se trouvaient levés comme par enchantement.

Sans que j’eusse fait aucun raisonnement nouveau, trouvé aucun argument décisif, les difficultés, insolubles tout à l’heure, avaient perdu toute importance. Mais cette fois, j’étais bien décidé à ne pas me résigner à ignorer pourquoi, comme je l’avais fait le jour où j’avais goûté d’une madeleine trempée dans une infusion. La félicité que je venais d’éprouver était bien en effet la même que celle que j’avais éprouvée en mangeant la madeleine et dont j’avais alors ajourné de rechercher les causes profondes. La différence, purement matérielle, était dans les images évoquées ; un azur8 profond enivrait mes yeux, des impressions de fraîcheur, d’éblouissante lumière tournoyaient près de moi et, dans mon désir de les saisir, sans oser plus bouger que quand je goûtais la saveur de la madeleine en tâchant de faire parvenir jusqu’à moi ce qu’elle me rappelait, je restais, quitte à faire rire la foule innombrable des wattmen, à tituber comme j’avais fait tout à l’heure, un pied sur le pavé plus élevé, l’autre pied sur le pavé plus bas. Chaque fois que je refaisais rien que matériellement ce même pas, il me restait inutile ; mais si je réussissais, oubliant la matinée Guermantes, à retrouver ce que j’avais senti en posant ainsi mes pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait comme si elle m’avait dit : Saisis-moi au passage si tu en as la force, et tâche à résoudre l’énigme de bonheur que je te propose. Et presque tout de suite je la reconnus, c’était Venise9, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même le goût de la petite madeleine m’avait rappelé Combray. Mais pourquoi les images de Combray et de Venise m’avaient-elles à l’un et à l’autre moment donné une joie pareille à une certitude et suffisante sans autres preuves à me rendre la mort indifférente?

Tout en me le demandant et en étant résolu aujourd’hui à trouver la réponse, j’entrai dans l’hôtel de Guermantes, parce que nous faisons toujours passer avant la besogne intérieure que nous avons à faire le rôle apparent que nous jouons et qui, ce jour-là, était celui d’un invité. Mais arrivé au premier étage, un maître d’hôtel me demanda d’entrer un instant dans un petit salon-bibliothèque attenant au buffet, jusqu’à ce que le morceau qu’on jouait fût achevé, la princesse ayant défendu qu’on ouvrît les portes pendant son exécution. Or à ce moment même, un second avertissement vint renforcer celui que m’avaient donné les deux pavés inégaux et m’exhorter à persévérer dans ma tâche. Un domestique en effet venait, dans ses efforts infructueux pour ne pas faire de bruit, de cogner une cuiller contre une assiette. Le même genre de félicité que m’avaient donné les dalles inégales m’envahit ; les sensations étaient de grande chaleur encore mais toutes différentes : mêlée d’une odeur de fumée, apaisée par la fraîche odeur d’un cadre forestier ; et je reconnus que ce qui me paraissait si agréable était la même rangée d’arbres que j’avais trouvée ennuyeuse à observer et à décrire, et devant laquelle, débouchant la canette de bière que j’avais dans le wagon, je venais de croire un instant, dans une sorte d’étourdissement, que je me trouvais, tant le bruit identique de la cuiller contre l’assiette m’avait donné, avant que j’eusse eu le temps de me ressaisir, l’illusion du bruit du marteau d’un employé qui avait arrangé quelque chose à une roue du train pendant que nous étions arrêtés devant ce petit bois. Alors on eût dit que les signes qui devaient, ce jour-là, me tirer de mon découragement et me rendre la foi dans les lettres, avaient à cœur de se multiplier, car un maître d’hôtel depuis longtemps au service du prince de Guermantes m’ayant reconnu, et m’ayant apporté dans la bibliothèque où j’étais pour m’éviter d’aller au buffet, un choix de petits fours, un verre d’orangeade, je m’essuyai la bouche avec la serviette qu’il m’avait donnée ; mais aussitôt, comme le personnage des Mille et Une Nuits qui sans le savoir accomplissait précisément le rite qui faisait apparaître, visible pour lui seul, un docile génie prêt à le transporter au loin10, une nouvelle vision d’azur passa devant mes yeux ; mais il était pur et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres ; l’impression fut si forte que le moment que je vivais me sembla être le moment actuel ; plus hébété que le jour où je me demandais si j’allais vraiment être accueilli par la princesse de Guermantes ou si tout n’allait pas s’effondrer, je croyais que le domestique venait d’ouvrir la fenêtre sur la plage et que tout m’invitait à descendre me promener le long de la digue à marée haute ; la serviette que j’avais prise pour m’essuyer la bouche avait précisément le genre de raideur et d’empesée de celle avec laquelle j’avais eu tant de peine à me sécher devant la fenêtre, le premier jour de mon arrivée à Balbec11, et, maintenant devant cette bibliothèque de l’hôtel de Guermantes, elle déployait, réparti dans ses pans et dans ses cassures, le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon. Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration vers elles, dont quelque sentiment de fatigue ou de tristesse m’avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui maintenant, débarrassé de ce qu’il y a d’imparfait dans la perception extérieure, pur et désincarné, me gonflait d’allégresse.
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Le Temps retrouvé, Gallimard, Pléiade, éd. J. Y. Tadié, 1989, t. IV, p. 445-447



1Le narrateur essaie de tirer de sa mémoire des instantanés de son séjour avec sa mère à Venise, mais rien ne vient. Contrairement à ce que lui avait dit l’écrivain Bergotte ( vous avez les joies de l’esprit).




2Le narrateur est invité à une matinée à l’hôtel particulier parisien des Guermantes, un salon aristocratique du faubourg Saint-Germain. Les ducs de Guermantes sont les anciens seigneurs de Combray, le village où le narrateur passait ses vacances enfant. Durant cette matinée, il retrouvera tous les personnages qu’il avait fréquentés avant la guerre, mais vieillis : la séquence des pavés précède donc le célèbre Bal de têtes .

3Le wattman est un conducteur de tramway. Le mot vient de watt, l’unité de mesure de la puissance électrique.

4Sur le projet de voyage à Balbec et la rêverie de Venise qu’il déclenche, voir Du côté de chez Swann, Nom de pays : le nom, p. 378-383 (toutes les références sont données dans l’édition de La Recherche en 4 vol. dirigée par J. Y. Tadié, Gallimard, Pléiade, 1987-1989). Mais la promenade en voiture est évoquée dans À l’ombre des jeunes filles en fleur, II, p. 64-68 (le jeune chasseur , la branche de pommier).

5Voir Du côté de chez Swann, Combray, II, p. 177.

6Voir Du côté de chez Swann, Combray, I, p. 44.

7Sur le Septuor inédit de Vinteuil joué à la soirée Verdurin, voir La Prisonnière, p. 753-768.

8Azur du ciel, mais aussi référence picturale : les Giotto de la Capella dei Scrovegni à Padoue, tout près de Venise, sont des fresques sur fond bleu. Voir Du côté de chez Swann, III, p. 382.

9Sur le voyage du narrateur à Venise, voir Albertine disparue, III, p. 202sq. Sur le sol de Saint-Marc, voir p. 224. Selon Maurice Bardèche, le souvenir des dalles de Saint-Marc est enregistré plusieurs mois avant l’incident de la tasse de thé et de la madeleine (M. Proust romancier, 1971, t. I, p. 170). Dans le Carnet I de 1908, on peut en effet déjà lire : Nous croyons le passé médiocre parce que nous le pensons, mais le passé ce n’est pas cela, c’est telle inégalité des dalles du baptistère de Saint-Marc (photographie du Bap de Saint-Marc à laquelle nous n’avions plus pensé, nous rendant le soleil aveugl sur le Canal) (Carnet I, folio 10 verso). Et dans le Contre Saint-Beuve : De même, bien des journées de Venise que l’intelligence n’avait pu me rendre étaient mortes pour moi quand, l’an dernier, en traversant une cour, je m’arrêtai net au milieu des pavés inégaux et brillants. Les amis avec qui j’étais craignaient que je n’eusse glissé, mais je leur fis signe de continuer leur route, que j’allais les rejoindre : un objet plus important m’attachait, je ne savais pas encore lequel, mais je sentais au fond de moi-même tressaillir un passé que je ne reconnaissais pas ; c’était en posant le pied sur le pavé que j’avais éprouvé ce trouble. Je sentais un bonheur qui m’envahissait, et que j’allais être enrichi d’un peu de cette pure substance de nous-même qu’est une impression passée, de la vie pure conservée pure (et que nous ne pouvons connaître que conseréve, car au moment où nous la vivons, elle ne se présente pas à notre mémoire, mais au milieu des sensations qui la suppriment) et ne demandait qu’à être délivrée, qu’à venir accroître mes trésors de poésie et de vie. Mais je ne me sentais pas la puissance de la délivrer. J’avais peur que ce passé m’échappât. Ah ! l’intelligence ne m’eût servi à rien en un pareil moment. Je refis quelques pas en arrière pour revenir à nouveau sur ce pavé inégal et brillant, pour tâcher de me remettre dans le même état. Tout à coup, un flot de lumière m’inonda. C’était une même sensation du pied que j’avais éprouvée sur le pavage un peu inégal et lisse du baptistère de Saint-Marc. (éd. P. Clarac, Gallimard, Pléiade, 1971, p. 212-213)

10Aladin. Dans Albertine disparue, la déambulation dans Venise évoque déjà les Mille et Une Nuits : Le soir je sortais seul, au milieu de la ville enchantée où je me trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille et Une Nuits. Il était bien rare que je ne découvrisse pas au hasard de mes promenades quelque place inconnue et spacieuse dont aucun guide, aucun voyageur ne m’avait parlé. (p. 229)

11 À tous moments, tenant à la main la serviette raide et empesée où était écrit le nom de l’hôtel et avec laquelle je fais d’inutiles efforts pour me sécher, je retournais près de la fenêtre jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d’émeraude ça et là polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un froncement léonin laissaient s’accomplir et dévaler l’écroulement de leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage. (À l’ombre des jeunes filles en fleurs, II, p. 33)

12Voir Pastiches et mélanges dans le volume Contre Sainte-Beuve, Gallimard, Pléiade, p. 131-133, et l’article Marcel Proust de Wikipedia, 1.4, l’esthétique de Ruskin. Consulter également Julia Kristeva, Le Temps sensible. Proust et l’expérience littéraire, Gallimard, Nrf essais, 1994, p. 130-151.

13Voir l’article Henri Bergson de Wikipedia, La durée et L’intuition . Utiliser par ailleurs les références à La Recherche indiquées en note.

14Sur Aristote, voir Jean Salem, Démocrite. Grains de poussière dans un rayon de soleil, Vrin, 2002, p. 81, http://books.google.fr/books?id=3fPAdNXyvCoC

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